Un choc. Une révélation. Un tremblement de terre intérieure. Au hasard d’un atelier théâtre, nous lisons tour à tour des extraits de pièces, quand j’entends un phrasé, une composition théâtrale et poétique d’une force incroyable. C’est un extrait de “Médée Kali” de Laurent Gaudé.

Pour exercice, j’ai transposé une figure de l’histoire angolaise, la reine Njinga. Cette reine, dans les faits, n’égale pas Médée, n’a rien d’une Kali, pourtant, quand ma muse m’a chatouillé dans ce sens, j’ai suivi, sans me poser de question.

Mon hommage ne se veut pas un copié/collé, même si je crains qu’il le soit. Confinement oblige, ça m’est égal. Njnga, à toi la parole :

Ils sont là. Tous là. Faces sombres et silencieuses. Une forêt d’hommes venus me regarder, ils l’espèrent, pour la dernière fois.

Tu le sens cet espoir toi l’ombre muette qui me suit de loin. Tu croyais que je ne savais ? Que je ne t’avais pas remarqué ?

Approche. Viens au plus près de leur espoir mêlé de crainte. Comme ils me craignent ces soldats intrépides.

La Femme-guerrière est revenue et ils ont peur.

Tu les connais. Tu les as charmés tel le serpent de savane, comme les autres venus avant toi. Tu les as corrompus puis armés. Armés contre moi.

Je sens leur peur et leur haine de moi comme je sens la chaleur écrasante du soleil sur ma peau.

Et parce que je sais, je les tiens, ils demeurent mes guerriers, mes soldats. Ils me réchauffent quand je les glace. Viens. Viens te chauffer à eux. Ils savent que d’un battement de paupières je prendrai leur existence avec bien moins de pitié que j’abattrai une hyène.

Allez, il faut avancer encore, aller où le sang a coulé, où il a noyé la terre. Car ma colère, ma rage, n’en a pas fini. J’ai soif encore. Je veux m’abreuver encore. Et je veux inonder la terre de torrents de sang.

Viens, toi qui me suis. Fonds-toi dans mes pas.

Depuis combien de temps es-tu là, sans oser t’approcher ?

Tu as l’intelligence du traqueur. Tu veux tuer Njinga. Quel courage tu as. Je t’admire tu sais et je ne te décevrai pas. Suis-moi, qui que tu sois, si tu ne fléchis pas, si tu tiens bon, je te guiderai jusqu’au lieu qui m’appelle.

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J’aime marcher, te sentir dans mes pas, imaginer la poussière que tes chausses soulèvent.

Là. Voilà. Nous y sommes. Devant le premier homme que j’ai aimé, le premier que mon cœur a élu. João. Le premier que mes mains ont anéanti.

Que croyais-tu ? Que l’amour n’est que plaisir et douceur ? João, regarde là, sec, sans vie, sans âme.

Il fut le premier à oser s’abandonner dans mes bras. Si certain de lui. Le premier à faire naître la douceur dans mon regard et dans mes caresses…

Il n’a jamais su pourtant ce que j’étais, de quoi je suis capable.

Je suis née dans les eaux du fleuve Atingaza. Je n’étais pas la première, mais j’ai été la plus difficile à mettre au monde. Me crois-tu si je te dis que j’entends encore les cris des femmes qui encourageaient ma mère ? Les cris de bêtes de celles qui savent les douleurs de l’enfantement. Je les entends encore leurs cris. Ils me portent comme les flots du fleuve desquels j’ai jailli. Des cris devenus joie, force et courage.

J’étais belle. J’étais la jalousie des femmes, elles ne pouvaient rien contre moi. Les hommes m’entouraient, m’enveloppaient de leur regard lesté d’envie.

J’étais la plus belle fille de roi que l’empire a porté, la plus belle d’entre toutes. Mon frère lui-même m’a aimé. J’ai connu sa chaleur et son odeur, son visage quand son plaisir explosait. Il était mon chien, mon mouton, mon animal domestique.

João n’était l’animal de personne. Je l’ai vu, je l’ai vu et plus rien n’existait. Il m’a rendu plus belle. Et vivante. Je suis née dans ses yeux.

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Sais-tu ce qu’est l’amour blessé, l’amour humilié ? C’est une colère puissante. C’est une rage incontrôlable. Et la mienne ne connaît ni limite ni repos.

Inévitablement je repense à mes enfants. As-tu des enfants ? Ne préfèrerais-tu pas être en leur compagnie plutôt que dans mon sillage ?

Mes enfants nés de João. Si beaux. Si vigoureux. Leur peau plus claire que la mienne, couleur de sable de fleuve, leurs cheveux à large boucles. Pour tuer ma douleur, pour oublier la trahison de João, j’ai obéi à ma rage.

Mes yeux plongés dans les leurs, emplis d’amour et d’attente, je les ai pris contre mon sein, serré d’amour et de souffrance. Serré si fort. Tout ce qu’il me restait d’humanité et d’adoration. J’ai serré encore. Encore. Encore.  Leurs têtes penchées ondulent lentement. Leurs corps ne pèsent plus rien. Et je les serre, je les berce, je chante pour eux.

Ils dorment à jamais. João accoure et brûle d’un supplice inégalé. João souffre. Àson tour.

Nos regards se sont croisés. Il est immobile. Capable seulement de regarder nos enfants sans vie contre mes seins. J’avais gagné. Il s’est arrêté de vivre.

Njinga est la plus forte, la plus fière. Ancrée dans cette terre ocre qu’il était venu envahir et asservir, je me tenais face à João, mon seul amour, ma seule douleur. Mon visage lui disait son armée que j’allais décimer, ses femmes que j’allais brûler, son royaume que j’allais ravager. Mon visage lui disait « je vais te garder en vie, je vais t’épargner pour que ton âme souffre à jamais. »

Tu crois que je ne l’ai pas aimé, que je ne sais rien de l’amour ? Crois-tu que je n’aimais pas nos enfants ? Imbécile !

Je me souviens de notre première fois. Cet homme, pâle, couleur de cauri, le corps couvert d’étoffe et de fer malgré le cuisant soleil de mon pays, debout devant le roi, mon père. Mon âme et mon cœur se sont emplis de lui. J’ai vu toute la vie que nous pourrions nous offrir, toutes les conquêtes, toutes les victoires.

Il n’a rien eu à demander, j’étais à lui avant qu’il ne le sache. J’étais heureuse. Heureuse pour la première fois.

Tu ne t’impatientes pas ? Veux-tu d’autres horreurs ? Tu n’en as pas assez déjà ? Je t’ai senti faiblir devant le monstre que je suis. Pourtant tu es toujours là.

Attends, et j’attendrai avec toi. Je veux sentir ta menace parcourir mon dos ; sois ma hyène et moi ta proie. Sois un homme. Sois mon dernier homme.

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Je reprends ma route. Ta beauté que je sens est comme une brûlure dans mon dos.

Tu es beau. Silencieux. Obstiné.

Un traqueur.

J’aime la patience de la traque.

N’accélère pas le pas, il est trop tôt. Ne change pas de rythme, crois-moi. Tu ne sais pas tout. Ne crois pas que j’ai perdu en force ni en rage. Le poids des années n’ôte rien à ma puissance.

Crains-moi encore un peu.

Continuons. Chemine encore un peu avec la monstrueuse reine Njinga

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Nous y voici. Quelle endurance tu as. Tu n’en es que plus beau.

Tu me connais maintenant n’est-ce pas ? Nous avons partagé des journées cuisantes, la fraîcheur des nuits, les nuages de sable. Nous sommes presque un. Tu peux t’approcher maintenant.

Approche, traqueur, approche.

Oui. Plus près.

Que tu es beau dans mon dos. Que tu es fort.

Je te sens.

Je sais enfin qui tu es.

Diogo.

Oui, tu l’auras ton affrontement, ne crois pas que je me déroberai. Mais pas maintenant que nous sommes arrivés là où tout a commencé. Ce fleuve qui m’a fait naître, regarde comme il est plein de tes massacres. Les crocodiles ne suffisent pas même à endiguer ces marrées de corps. Guerrier, femme des champs, enfant des mares, tes congénères et toi n’épargnez personne. Rien ne doit se dresser en travers de vos désirs. Veux-tu te baigner avec moi ? N’es-tu pas curieux de cette eau couleur de sang ?

Tu as bien fait de rester sur la berge. Cette eau, tu ne l’aurais pas supportée. Car il faut être d’un autre tempérament, il faut avoir une peau déjà cuite par le soleil, des pieds insensibles à la brûlure du sable, aux arrêtes des pierres, car il faut bien être un monstre pour nager dans cette eau de meurtres et de pillage, de honte et de destruction. Eaux infestées de femmes violentées, d’enfants défigurés, d’hommes dépecés, à l’image de ce que tu traines derrière toi.

Je rejoins la berge, ruisselante. Nous sommes face à face. Tu lèves la tête. Tu es si beau. Tu ne trembles pas. Tu ne chancelles pas. Tu n’as plus peur de moi.

Laisse-moi te regarder, j’ai faim de ton visage, faim de tes lèvres. Tu tressailles, tu es vivant, et je souris.

Devant toi, sans arme, seule avec mon passé, mes victoires et mes horreurs.

Suis-je belle ? Me trouves-tu belle Diogo ? Touche mon corps, mes veines.

Diogo

Il n’y a plus que toi maintenant que je te vois enfin.

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Ta bouche. Tes lèvres. Ànouveau je veux être la chienne veillant sur son homme.

Ànouveau je veux donner, être prise. Soumets-moi Diogo. Laisse-moi t’envoûter, laisse-toi me désirer. Imagine le soir, dans tes bras, les caresses et les soupirs.

Je suis plus que tu imagines, bien plus qu’on t’a raconté.

Regarde-moi. Je sais ce que tu veux faire, pourquoi tu es là, pourquoi tu ne trembles pas, mais avant, avant, laisse-moi danser pour toi.

Danser de toutes mes forces les danses des Fulfulbé. La sueur remplacera le sang du fleuve, je danserai pour l’envie dans ton regard.

Et lorsque je m’arrêterai,

Toi et moi, seuls, face à face, tu me verras telle que je suis,

alors tu pourras me tuer.

Ne tremble pas. Tu es venu pour cela.

 

 

Fin de l’hommage (appuyé) et ce personnage, sa voix, sa chair palpable, ses émotions hors normes.