ULTIMO MOMENTO – 2/2

 

 

Seul… Éric a été le premier à ressusciter ce qui me restait d’humanité. Je n’ai toujours pas compris pourquoi, pourquoi lui ? Il avait tout pourtant pour m’entrainer dans davantage de cruauté, d’avantage de dépravation.

Au milieu de son village embrasé, au milieu de mes sbires qui déchiquetaient, tuaient et mangeaient à tout va, au milieu de hurlements d’effroi, j’ai senti ce jeune humain, ce petit bout d’homme dont le cerveau cavalait en tous sens, tentant d’assimiler et de comprendre la monstruosité abattue sur les siens. D’une pichenette je l’ai délogé et soulevé au-dessus de ma tête, l’ai observé comme un insecte, me suis repu de son visage, me suis contempler dans son merveilleux regard. Et il m’a ressuscité, réanimé.

Nous pouvons passer des décennies sans nous voir, que rien ne peut l’effacer de mon esprit. D’autres l’auraient pris pour amant, pour esclave. J’en ai fait mon fils. Le premier. Le seul. Pouvais-je éviter qu’il veuille me dissuader ? « Je t’aime Éric. Plus que tu l’imagines ou que tu puisses jamais t’en rendre compte. Mon âme t’aime. Souviens-toi de cela Éric, je t’aime et je t’ai aimé de toute mon âme, et je n’ai aimé que toi mon cher, cher fils. Mais ma décision est prise tu n’y peux rien. » Si son cœur avait pu battre encore, il se serait mis à cogner sa colère et sa peur contre ma nuque. A sa place je sens un grand corps glisser contre moi avant de s’affaler à mes talons.

La nuit devient moins sombre. Mon heure est bientôt venue. Je n’avais pas imaginé que cela lui fasse autant mal, le rende si inerte. Des cris, des hurlements, sa rage explosant, détruisant, saccageant autour de lui, voilà ce que j’avais envisagé, ce à quoi je m’étais préparé.

Combien de fois lui avais-je dit d’être mesuré dans ses propos comme ses actes ? Son impétuosité était difficile à contrôler, même pour moi. Il entrait, se servait, buvait jusqu’à plus soif alors que moi, je commençais à évoluer différemment. Un prince de sang et de douleur, voilà ce qu’il était et ce que je n’aimais pas, tout ce que je haïssais même chez nos congénères.
Il avait réussi à se dominer jusqu’à cet épisode de 1943, où je l’avais laissé en plan, attendant que l’orgie prenne fin. Plus tard, me racontant crânement ses exploits, il tentait de dissimuler la peine que mon abandon lui avait causé. Puis il devint comme imperméable aux sentiments alors que moi je les accueillais et les recherchais pour m’en repaître.

Aujourd’hui Éric éprouve à nouveau des émotions, qu’il partage, qu’il m’offre. Un miracle. Je ne peux m’empêcher de trouver cela beau, merveilleusement beau. « Tu ne peux me rendre plus fier de toi, et plus sûr de ma décision qu’en cet instant Éric. Je n’ai plus rien à faire ici. J’ai trop vécu désormais. »

Maintenant qu’il est à mes genoux, qu’il me regarde comme son père, son guide, maintenant que le ciel s’éclaircit, mon cœur s’emplie de bonheur. « Je t’ai donné tout ce que j’avais à donner. Même ce que je n’imaginais pas.
– Non… non… »

Ses pleurs sont une musique libératrice. Mon fils. Peut-être fallait-il cette épreuve pour parfaire son éducation.

Je suis un dissident, une erreur parmi les nôtres. Exclu des humains, assoiffé de sang, il aura fallu Éric, cet Éric dont je voudrais effacer les larmes qui rougissent son visage, pour que Dieu m’apparaisse, enfin.

« Tes souvenirs sont tiens, pour l’éternité, et tu m’y trouveras si tu le veux. Autant que tu voudras, dès que tu le souhaiteras. Je sais que tu m’aimes, et au nom de cet amour, Éric, tu dois accepter ma décision.
– Non…
– Le soleil se lève. Il est trop tard Éric, trop tard.
– J’aurais pu t’arrêter si j’étais revenu vers toi plus tôt ? »

Que dire ? Il est si jeune encore, il a tant à apprendre encore. « Ca n’aurait rien changé. Rien changé, lui dis-je en caressant son beau visage, me plongeant une dernière fois dans ses yeux. Je ne te demande qu’une chose Éric, aime ton prochain, aime les humains, aime-les comme je t’aime. »

Je quitte Éric vers ce qui sera mon brasier, mon enfer, mon paradis. Je songe au village d’Éric que j’ai décimé. C’est mon tour de pleurer. De joie et de bonheur.

FIN

 

(inspiré d’un épisode de True Blood, pour un exercice d’un atelier d’écriture)