ULTIMO MOMENTO – 1/2

 

Je regarde Éric avec le même amour, la même chaleur qu’autrefois. Un amour intact, qui a défié le temps, les peurs, les accès de rage ; un amour qui n’a souffert ni routine ni défaillance. Ah Éric, si tu savais comme il est léger à porter cet amour, et pourtant combien je n’en peux plus.

 « Mais… c’est impossible. Tu ne peux pas faire… faire ça ! Personne ne fait ce choix… délibérément ! » Le tremblement de sa voix devrait m’attendrir alors qu’il renforce ma lassitude. Renier le choix que je fais est typique de nos congénères, mais d’Éric, je pensais que lui pouvait comprendre, me comprendre ?

C’était une petite chose apeurée lorsque je l’ai trouvé, et dans son regard la douceur l’emportait encore sur les épreuves. Je n’avais jamais rien croisé de tel chez un humain, cette douceur me prit, m’envoûta au point de vouloir la posséder toute entière, d’en être bénéficiaire et garant, maître et esclave. Le garçonnet était déjà grand et solide, en bon viking sculpté par la vie en mer. Son regard m’a changé, réveillant en moi un besoin de protection, de guérison, d’union même. Mon cher et doux Éric, mon plus grand amour, mon plus cher enfant…

Le voilà qui fait les cent pas, s’agite, tour à tour se tord les mains ou les presse l’une contre l’autre. Que faire pour apaiser mon petit viking devenu géant, guerrier ? Comme un soufflé retombé, tel un ballon lentement vidé de son air, je ne peux qu’assister à son inutile ballet. « Tu me débites tes conneries et puis quoi ? Oh et arrêtes avec ton sourire de bouddha obèse, tu veux. Tu t’attends à quoi, des applaudissements ? » Pourrait-il s’arrêter et profiter de nos dernières minutes ? « Mais merde Godric ! Pourquoi ? Pourquoi ? »

J’ai besoin d’un moment car je veux trouver les mots justes, les mots qui seront un pont entre lui et moi. Une vague de lassitude s’abat, m’étreint. Je voudrais expliquer ma fatigue, mon épuisement, la vacuité de mon existence. Je voudrais être tendre et déterminé à la fois. Non que je me sente lâche, ou prêt de faillir. L’acceptation d’Éric, son soutien, voilà ce que je souhaite emporter avec moi alors qu’il est là, suspendu à mes lèvres, attendant les mots à même d’apaiser son tourment.

« Je ne pouvais partir sans te dire au revoir. » Ai-je vraiment dit cela ? A en croire son expression, assurément. « Au revoir ? Me dire au revoir ? Reste si je compte à ce point. Reste. Reste avec moi, oublie cette idée ridicule. Je m’occuperai de toi, de tout. »

Sans l’avoir voulu, j’ai réveillé ce regard offusqué qui m’a tant de fois mis au bord de l’abîme, dans lequel se mêlent colère, tendresse et douleur. Comme lorsque je lui interdisais, au début de sa nouvelle vie avec moi, de tuer comme un sauvage, quand je tentais de lui faire entendre que la vie d’un humain, aussi sale et dépravé soit-il, était importante, au moins autant que lui. Il projetait sur moi ce regard, de toutes ses forces de brute à peine domptée, d’une immobilité de roche, m’obéissant malgré tout. Quand, enfin, il a su se nourrir selon mes règles, j’ai desserré la laisse. L’ai-je fait trop tôt ?

Je me tourne vers la baie vitrée. J’ai hâte que le soleil se lève. J’ai hâte d’en finir. D’infimes bruissements feutrés, quelques dérangements d’atomes. Un mètre quatre-vingt-quinze, quatre-vingt-quinze kilos et il se déplace comme un chat. Ses mains se posent sur mes épaules, hésitant à peser de toute leur colère. Je lui dois cet instant. Mon cœur est se fait paisible. « Godric ?
– Oui Éric. »

Enfin ses bras m’étreignent. Il est si grand que je parais plus petit encore, et cela nul miroir ne saurait le dire mieux que mon propre corps. Il voudrait l’éternité qu’en je n’ai que quelques minutes à lui donner. « Je ne peux pas te laisser partir. Je ne peux pas… Tu ne peux pas me laisser seul. »

à suivre

 

(inspiré d’un épisode de True Blood, pour un exercice d’un atelier d’écriture)