A partir du mot « Bouilloire »,  et de cette photo, faire une description.

 

 

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Le chariot se dandinait au rythme des mottes de terre et des touffes de végétation mal tassées de la route, signe que l’exode de colons rêveurs ou fuyards se tarissait ; un rythme qu’assuraient paisiblement Grant et Lee, duo de hongres bai aux croupes salement poussiéreuses. Insensibles aux mouches sournoises qui leur tournaient autour sans relâche, insensibles à la chaleur sèche du vigoureux printemps des grandes plaines, repus d’herbe haute et grasse, ils avançaient.

Amos Soapy Buchanan, dit Bukka, calé à la place du conducteur somnolait, les rênes au cuir usé entourant mollement ses poignets.

 

Lorsque le soleil entama sa descente, Grant et Lee obliquèrent vers l’ombre d’un des rares arbres qui subsistaient. Bukka bâilla, offrant sa mâchoire édentée à la vue du monde. Il dérouilla sa nuque noueuse puis ses genoux cagneux avant de cogner ses vieilles bottes l’une contre l’autre pour faire ramener un peu de sang dans ses guiboles. Il laissa tomber les rênes pour mieux étirer les bras. Ses ongles noirs vinrent gratter une barbe que même les poux avaient abandonné.

D’un geste plus souple qu’on aurait pu s’y attendre, il sauta à bas du chariot pour dételer Grant et Lee qu’il laissa paître à leur guise sans peur qu’ils s’échappent. Ils avaient vécu tant d’aventures ensemble que rien, sauf la Grande Faucheuse, ne pouvait les séparer.

Il traîna sa carcasse maigrelette jusqu’à l’arrière du chariot, y récupéra ce qu’il nommait avec une certaine emphase « son nécessaire du soir » puis s’installa pour préparer le feu de camp.

 

Dans le ciel orangé quelques étoiles, çà et là, se dévoilaient ; les insectes diurnes se mettaient à l’abri tandis que ceux de la nuit entamaient leur chant et leur besogne.

 

Pendant que le feu prenait, Bukka installa son argenterie sur un torchon qui lui venait de sa mère : cuillère à soupe, couteau à poisson – le couteau à viande n’ayant pas résisté à une coincée dans le sabot de Grant l’an passé – fourchette, assiette creuse en porcelaine de France, verre à eau en cristal de Bohème, tasse et sous-tasse. Maman Buchanan avait travaillé pour une famille fortunée. C’était en quelque sorte son héritage, du moins ce qui en restait. Enfin, avec la précaution d’une poule couvant ses œufs, Bukka sortit la pièce maitresse, une bouilloire cabossée, en cuivre bicolore, rose et jaune, possédant un bec en forme de cou de cygne et une anse longue comme trois paumes, qu’il entreprit, comme chaque soir, de faire briller à coups de jets de salive et de frottements de manche. Lorsque les flammes se reflétèrent suffisamment sur le ventre de la bouilloire, il l’emplit d’eau et la posa au-dessus du feu. Comme souvent, en attendant que l’eau bouille, Bukka se souvint de la façon que sa mère avait de préparer le café. Elle astiquait d’abord cette même bouilloire avec un chiffon doux, blanc comme un nuage de d’été, qui sentait la lavande. Elle frottait en chantonnant des ballades de sa chère Ecosse. De temps en temps elle se rapprochait de son petit Amos, vérifiait son reflet sur le cuivre de la bouilloire et continuait son ouvrage jusqu’à en faire un miroir.

Si Bukka ne savait plus les chansons de maman Buchanan, il observait le cérémonial de la bouilloire, à sa façon. Certes le cuivre était plus terni que jadis, certes l’objet avait pris quelques coups, mais tant qu’il vivrait, lui, Amos Soapy Buchanan, continuerait d’honorer la femme qui l’avait fait homme en prenant soin de cette bouilloire qui avait bercé son enfance et scellé le lien mère-fils.

 

Un souffle de vapeur s’éleva dans le ciel mangé par la nuit. L’eau était à point pour créer le breuvage amer tant aimé de Bukka. Grant et Lee, repus, allongés flanc à flanc, aussi immobiles qu’un rocher, dormaient sans rêve ni frayeur.

 

Les grains de café grossièrement broyés une fois ajoutés à l’eau bouillante, Bukka cala son héritage en cuivre au sol, entre ses jambes, pour aspirer les toutes premières effluves de café de ses petites narines dilatées. Il se servit une tasse, l’enserra de ses doigts secs comme de vieux cactus et, levant le nez au-dessus de sa tête, pria maman Buchanan, qu’elle aille bien où qu’elle soit, et qu’elle le pardonne de ne pas être assez soigneux de ses affaires.

 

Lorsque la dernière gorgée de café fut bue, il installa la bouilloire en cuivre sur ses cuisses, commença à y effacer les traces laissées par le feu, puis, à coups de jets de salive et de frottements de manche, entreprit de redonner du brillant au souvenir cabossé de son enfance.

 

 

Semaine prochaine Défi 8 : à l’honneur le mot « Courrier »