23 mois et 19 jours. Nous avons plié le camp depuis deux jours. Les chèvres nous suivent, tranquilles. Le soleil se couche peu à peu. Il nous tient dans sa lumière rouge, incandescente et tremblotante. Les dunes le happent lentement. Les cris et chants des enfants se font entendre çà et là.

Je suis tellement habituée à ces périples à dos de chameau ou de dromadaire que je ne me rends plus compte de leur pas chaloupé qu’à la vue des montures qui me précèdent. Je ne souffre plus de la chaleur ni du sable. La plante de mes pieds s’est transformée en corne épaisse. Mes mains sont recouvertes de géométries compliquées au henné, symboles de la tribu à laquelle j’appartiens. J’ai retrouvé la minceur juvénile de mes seize ans. A défaut de miroir, c’est ce que j’imagine. Mes cheveux, enfin longs, sont nattés en permanence. Je sais faire le thé, préparer la semoule, le lait caillé, la couche et la bassine de mon époux Fairouz Hadj Touré. Ils m’ont prénommé Faroussia, Oussiatou parfois.

J’ai compté les jours, d’abord comme un émerveillement, pour m’assurer que ces journées qui passaient m’éloignaient de l’Occident, des capitalisme, libéralisme, égoïsme et autres « ismes » que je ne supportais plus. Autant que je ne me supportais plus moi-même.

Puis je me suis mise à compter les jours pour me souvenir, me rattacher à cet « avant ». Aussi parce que les souvenirs, eux, ne m’avaient pas abandonné, ne faisant que se dissimuler. Je ne sais pas trop. Peut-être comme une preuve que ce n’était pas un rêve… Si c’est un rêve, il me paraît long, extrêmement long. Tant pis… je rêve…

Pieds à terre. Les femmes s’affairent. Qui pour monter les tentes, qui pour préparer le repas, qui pour traire les chèvres. Les hommes, assis comme des rocs, immobiles dans les dernières lueurs du couchant, nous ignorent. Les lanternes allumées au fur et à mesure. Je fais ma part. Comme les autres. En silence. Plus que les autres.

 

23 mois. 19 jours. 1 nuit. De plus. Longue, aussi longue et froide que le désert. Je ne suis plus des leurs, mon ventre reste plat. Plat, plat, plat.

Je comprends ce qu’ils disent ou ne disent pas, mon cœur se serre parfois à certains de leurs chants. Mes sourires, ma connaissance de leur histoire ou ma bonne volonté ne servent plus à rien.

Comment ce que j’aimais chez eux de leur culture et de leurs rites peut-il se retourner ainsi contre moi ? Je n’ai pas seulement tout quitté, je me suis oubliée, fait disparaître pour me faire renaître ici. Littéralement. Je le croyais.

À ceux qui veulent savoir ce qu’ils étaient dans des vies antérieures, je leur suggère de ne pas chercher. Imaginez. Rêvez plus beau… plus sain… tellement plus beau…

Mes mains sont rugueuses, heureusement pas tant que la plante de mes pieds. Le camp s’est endormi. Ma lampe à huile reste allumée. Plus personne ne s’indigne de cette lumière dans la nuit. J’ai ma propre couche. Insigne honneur… ou un signe déshonneur ? Mes mains. Elles ont appris tant de gestes automatiques et pourtant utiles, caressé tant de pelages, harnaché tant de bêtes. Elles ont leur histoire à présent. Elles sont une histoire particulière. De leur passé, de leur présent, elles parcourent parfois le parchemin de mon visage. À la recherche d’une anecdote ou d’une rumeur, d’un rêve ou d’un cauchemar… peut-être simplement d’une ride. Paupières closes, elles se font douces et légères, amies, aimantes, chaudes, tendres, apaisantes. Elles me frôlent puis se posent, m’envahissent, s’évanouissent. Se perdent dans ma tignasse comme des brindilles dans les boucles d’un ange. Palpitent sur ma gorge au rythme de veines qui se gonflent et se gorgent par à coup. Parfois, à mi-chemin entre le jour compté et le jour à compter, insidieuses et étranges elles dirigent mon corps comme un chef d’orchestre ses musiciens. Elles se fondent et s’immergent, mon corps s’échauffe et brûle plus que la flamme de ma lampe, se tend, se détend. Alors j’oublie. J’oublie tout. Mon esprit se vide et je ne suis plus rien. Calme ultime. Tranquillité. Apaisement.

Mes mains viennent se glisser sous ma tête, contre ma joue, parfaire mon rudimentaire oreiller. Je peux m’endormir et espérer que ni cauchemar ni rêve ne viendra me rattraper.

27 mois. 4 jours. J’ai bien failli perdre le fil qui me retenait encore à moi-même. Tout s’est déroulé si vite. Peut-être que je rêve vraiment, depuis des jours, des mois qui sait ? Le soleil, trop de soleil. Pourtant j’ai son odeur encore sur ma peau, dans mon cœur. Si je ferme les yeux un instant, même à demi, je peux le voir : son regard noir, noir et affamé. Oui j’ai son odeur, encore, encore, encore. Ce garçon que je trouvais hier encore si malingre, si petit, qui venait parfois garder les bêtes avec moi. Comment imaginer ? Comment croire qu’il s’intéresse à moi ? À moi ? Si doux ses gestes. Si douces ses lèvres. Lorsqu’il est apparu dans ma tente, la première nuit, ma lampe brûlait depuis suffisamment longtemps pour que je sache le campement au plus profond de son sommeil. Mes mains venaient à peine de débuter leur ronde. Il est apparu, a baisé mes mains qui lui étaient étrangères. Ses yeux rivés aux miens. Mon prince était là. Je ne sais s’il m’enlèvera mais en parfumant ainsi quelques unes de mes nuits il a raccourci la lenteur de mes journées, la pesanteur de mon ennui. Je me sens désirable, souhaitée, peut-être même attendue, accueillie, belle aussi. Mon prince. Mon prince qui ne me parle qu’avec son regard, son corps, ses longs doigts. Je ne sais lorsqu’il me rendra visite, quelle nuit il choisira de colorer de sa présence.

Je ne me fais pas d’illusion. Les règles ne sont pas les mêmes ici : je n’ai pas à attendre, rien à exiger ou demander. Il ne s’agit pas là d’un triangle classique. Ni angle ni coin, je ne suis rien d’autre que la seule non-femme disponible de ce camp, vraisemblablement de tout le désert.

Malgré tout mon cœur s’emballe, quand je vois le nuage de sable soulevé par les hommes qui rentrent. Mon cœur bat plus fort, plus vite.

Les bruits matinaux du camp m’éveillent sans que le pan de ma tente n’ait été soulevé, sans que ma couche n’ait été partagée… avec lui.

Rien qu’une non-femme sans passé ni futur, sans âme ni présent.

Si l’on nous découvrait ensemble, si on le voyait entrer ou sortir de mon abri, que se passerait-il pour moi ? Injuriée ? Lapidée ? Avec quelles pierres ? Torturée ? Battue, rouée de coups pour l’exemple ? Tuée simplement ? Je ne crois pas que cela soit jamais arrivé, quand bien même je ne pourrais rien en apprendre sans éveiller les soupçons. À quelle femme m’adresser ? Celles qui me parlent, du bout des lèvres, ne font que me donner des ordres. Plus ou moins rudement. Je ne dis rien. Jamais. Le regard qui tombe. J’obéis. Je m’exécute.

Où suis-je ? Ma nature, ma personnalité, cette fille qu’on disait aussi forte et pugnace qu’un bouledogue ? Etais-je bien cette fille là ? Suis-je celle d’aujourd’hui ? Dans mon autre vie, dans la même situation, me poserai-je autant de questions, me torturerai-je de la sorte avant même que d’autres ne le fassent ?

 

          31 mois. 20 jours. Les seins gonflés, le ventre renflé, des nausées à n’en plus finir, aucun petit filet de sang, pas une goutte, faire mine de rien. Tout y est. Ça grandit dans mon ventre. Dans la merde, je suis dans la merde ! J’ai envie de crier, de hurler que je serai bientôt mère. Pouvoir m’allonger lorsque ces satanées nausées me prennent sans être obligée de faire semblant de rien, sans me forcer à paraître bien, continuer de courir après les biques, se baisser pour ramasser le bois. M’étendre et me laisser aux bons soins des femmes qui savent, qui connaissent les plantes qui apaisent et soulagent. Les écouter me donner des conseils. Tout ce que j’arrive à faire c’est éveiller les soupçons. Je crois. Hier je n’en pouvais vraiment plus, la chaleur, le sable partout, une envie de vomir aussi puissante qu’un champignon atomique. Je voulais m’allonger, me reposer, boire de l’eau fraîche et un bon courant d’air à défaut de climatisation. Toutes ces envies, ces idées qui tournaient, se contorsionnaient dans ma tête. Là, ma co-épouse, belle et gracile comme une gazelle, entourée de sa bande de femmes, me toise, me lance de me dépêcher, que les chèvres et les brebis ne doivent pas attendre. Toutes de sourire, sans un bruit, leurs dents étincelantes, comme des hyènes prêtes à me dévorer. Mon envie de vomir si forte que je n’ai pas osé ouvrir la bouche pour fermer son clapet. Je suis restée aussi silencieuse qu’une morte avant de battre en retraite, aussi dignement que possible, leurs yeux et leurs mâchoires dans le dos me criblant comme une passoire.

J’ai fait « comme si », ce jour et bien d’autres. Comme si je n’étais pas enceinte, comme si tout allait bien, comme si je n’étais jamais malade mais heureuse de vivre cette vie avec eux, au milieu d’eux. Avec ? Tu parles ! Je suis à la périphérie de leur existence et de leurs petites histoires. En-dehors de tout, à l’extérieur. Reléguée. Et quand ils sauront pour le bébé jusqu’où me relègueront-ils ? Quelle banlieue pour m’accueillir, quel ghetto ou me terrer ? Pour la première fois je voudrais ma mère à mes côtés, que sa poitrine plantureuse qui me répugnait me serve aujourd’hui de coussin, que ses bras épais m’enserrent et me bercent. Moi qui l’ai rejeté tant et tant de fois, je voudrais que sa grosse voix aux intonations un peu vulgaires, se perde dans le corridor de mes oreilles. J’aimerais voir son visage replet se pencher sur moi, ses yeux éblouis d’amour ; sa bouche sourire pour moi. A-t-elle maigri depuis mon départ ? Ou bien a-t-elle encore grossi par manque de nouvelles, elle qui ne pouvait rester deux jours sans me téléphoner « comme ça en passant ». Je ne prends la mesure de son importance, l’étendue de son amour qu’aujourd’hui, seule au milieu de cette famille « choisie » qui ne m’a offert qu’un nom et une tente.

 

  34 mois. 2 jours. Les malaises sont passés. Mes seins sont tendus et durs comme des outres pleines. Ils sont si doux lorsque je les caresse. Toute ma peau semble plus douce, de la pointe des pieds à la racine des cheveux. Plus tonique, un peu plus ferme, plus vibrante, comme si elle vivait des sensations propres. J’ai l’impression, mes yeux ont sûrement la berlue, qu’elle irradie tant que je n’ai plus besoin d’allumer ma lampe à huile.

Bien des choses autour de moi paraissent transformées, chargées de plus d’intensité, de plus de force, de plus de grandeur. Le lever du soleil est devenu un véritable miracle éternellement recommencé ; le sable que je foule est si plein de passé et d’histoire que mes pas sont une souillure ; la mise bât d’une bête est un moment si brutal et pourtant si beau que j’en ressors ébranlée, chancelante, émerveillée.

Mon ventre est joliment arrondi. Heureusement rien dans « la mode » d’ici ne permet de s’en rendre compte. Ni même mon Prince qui, sans que je sache pourquoi, sans que cela ne me chagrine, ne m’honore plus de ses visites.

 

34 mois. 7 jours. Le pire m’arrivera. Je le crains. Je ne peux l’accepter. Les écouter, manger à leur rythme, travailler avec eux dans l’attente du soir, de la nuit et de ma solitude. Pour quoi ? Réfléchir à ma frayeur, à leur sauvagerie, leur absence de compassion. Et au moyen d’y échapper.

L’une de mes bêtes (cet article de possession que parce qu’elles sont ma charge exclusive et que je me suis prise d’affection pour ces « camarades » silencieuses de galère) est… était… est grosse, sans doute pour la dernière fois. Elle est si vieille que personne ne la pensait encore capable de cette prouesse. Petit sursis avant de passer à la marmite. Mais son âge et son état sont incompatibles, elle retarde le troupeau, la caravane.

De peur que les autres bêtes ne lui laissent pas de quoi manger, je me tiens à part avec elle pour la nourrir, parfois aussi je la porte afin de ralentir la marche le moins possible. Ces attentions agacent, les enfants surtout qui me raillent sans cesse, lui jettent des pierres pour m’exaspérer et la tourmentent de mille manières.

Ce soir, tandis qu’elles préparaient le repas, j’entendais les femmes imaginer le trépas de cette pauvre bête en riant : quoi de plus drôle que de lui trancher la gorge, les pattes arrières de son petit encore en elle ? J’en ai des crampes tellement je ris !

Comment en suis-je arriver là ? Ce ne peut-être qu’un mauvais rêve. Les mauvais rêves ont toujours l’air si réels. Comment m’échapper de cette illusion ? Courir, courir jusqu’à mon réveil, me retrouver en sueur dans des draps humides mes les draps de mon lit, de mon appartement… de ma vie d’avant ?

Est-ce parce que la vie est en moi ? Est-ce parce que je commence à manquer d’air, parce que j’ai froid, parce que mon corps se met à trembler ? Mon corps se recroqueville en position fœtale. J’ai peur, j’ai mal au plus profond de moi, je voudrais oublier, partir, disparaître, ne plus rien sentir, jamais. Si tu savais comme j’ai mal maman, comme tu me manques.

Mes pleurs ne me réchauffent pas, ne me réconfortent pas plus. Mes joues me tirent. Peuvent-elles se craqueler, puis-je me dessécher au point de tomber en poussière ? Maman… maman…

 

34 mois. 27 jours. Un retour de puissantes nausées me courbe en deux, de sourds gémissement que je ne peux empêcher. La douleur se lit sur mon visage, dans tous mes gestes, oh mon dieu… Ils me disent malade, porteuse d’une malédiction, d’un mal étrange qui les atteindra tous. Si je pouvais les transformer tous en statues de pierre !

Fairouz est venu me voir dans ma tente, la nuit était tombée depuis longtemps, les familles dormaient depuis longtemps aussi.

Pas un mot. Il est venu me regarder, comme on regarde une sale bête, un cauchemar, mourir dans un coin. Est-ce mon tour, maintenant que ma petite chèvre est dans leur estomac à tous ?

Il est reparti. Sa bouche pliée de dégoût, certainement de honte aussi d’avoir ramener cette étrangère restée une étrangère. Sa bouche que j’ai aimé embrasser, mordiller, cette bouche qu’un temps j’ai aimé sur mon corps.

Je ne peux pas. Rester là à ne rien faire, mon ventre que je ne pourrai contenir… Je n’attendrai pas le matin. Mon dernier amour, l’auteur de cette vie qui est en moi n’est pas venu. Se souvient-il de ces merveilleux instants passés à mes côtés ? Instants de bonheur et d’amour, de chaleur partagée, de tendresse… tendresse.

L’arrondi de mon ventre sous mes mains blessées. Je t’aime. Je t’aime déjà. Je t’aurai gâté, choyé, adoré, porté plus haut que le ciel. Je n’attendrai pas demain matin, pour toi, pour moi, mieux vaut s’arrêter ici.

J’éteins moi-même la lampe à huile. Une main sur mon ventre, l’autre prend le petit couteau que je ferai glisser sur mes poignets.